Votre question est la bonne, et elle est rarement posée : on mesure la puissance d’un pays à ce qu’il produit en temps normal, rarement à ce qu’il est capable de maintenir quand tout se dérègle. Or c’est précisément là que se joue la souveraineté.
L’exemple le plus parlant est tout proche. Le 28 avril 2025, l’Espagne et le Portugal ont été privés d’électricité pendant de longues heures. En quelques minutes, les trains se sont arrêtés, les télécommunications ont flanché et, en Espagne, les paiements électroniques ont chuté de plus de moitié ce jour-là. Une seule défaillance a suffi à paralyser des secteurs qui n’avaient rien à voir avec l’énergie. C’est exactement l’enchaînement que vous décrivez.
La France n’est pas démunie, mais elle est en retard. Les directives européennes sur la résilience des infrastructures critiques et sur la cybersécurité devaient être transposées en octobre 2024. Deux ans plus tard, la loi qui doit le faire n’est toujours pas pleinement entrée en vigueur. Et le guide de préparation publié par l’État fin 2025, qui recommande à chaque foyer de pouvoir tenir 72 heures sans aide extérieure, n’existe qu’en ligne : son envoi aux ménages a été abandonné.
Je propose de répondre en partant de votre question elle-même : que faut-il pouvoir maintenir, et pendant combien de temps ?
D’abord, fixer pour chaque fonction vitale un niveau de service minimal et une durée à tenir en mode dégradé : eau potable, électricité des hôpitaux, communications d’urgence, paiements, distribution alimentaire. Tant que cet objectif n’est pas écrit, personne n’est tenu de l’atteindre.
Ensuite, vérifier par l’épreuve plutôt que sur le papier. Chaque opérateur d’infrastructure critique serait audité tous les deux ans et soumis à un exercice annuel de continuité, dont le résultat serait rendu public, sans dévoiler le détail des failles. Et surtout, un exercice national réunirait chaque année tous les secteurs à la fois, sur un scénario de panne prolongée. Car c’est entre les réseaux que les crises se propagent, et aucun opérateur ne voit seul ce qui se passe chez ses voisins.
Troisième point, savoir de quoi l’on dépend. La cartographie des dépendances critiques existe en partie, mais elle est dispersée et confidentielle. Il faut la publier produit par produit : médicaments essentiels, composants électroniques, métaux nécessaires aux batteries, avec le niveau de stock national et le délai de reconstitution en cas de rupture. Pour les médicaments anciens, dont la production a quitté l’Europe faute de marge, il faut des stocks minimaux obligatoires et des contrats pluriannuels qui garantissent un débouché aux producteurs européens. Un médicament vendu trop peu cher pour être fabriqué ici n’est pas une économie : c’est un coût reporté sur la prochaine pénurie.
Quatrième point, protéger les maillons les plus faibles. Les collectivités et les hôpitaux sont les cibles les plus fréquentes des cyberattaques et les moins équipées pour y répondre. Une capacité de réponse mutualisée doit les couvrir. Et les données de santé, fiscales, judiciaires et éducatives doivent être hébergées par des opérateurs qui ne relèvent d’aucune législation étrangère.
Enfin, associer chaque citoyen. Le guide des 72 heures doit arriver dans chaque foyer, et être relayé par les communes et les écoles. Un pays dont les habitants savent tenir trois jours libère ses secours pour ceux qui ne le peuvent pas.
Tout cela a un coût, de l’ordre de 800 millions d’euros par an pour les infrastructures, la cybersécurité et les stocks stratégiques. C’est une dépense d’assurance : elle ne rapporte rien en temps normal, et son utilité ne se voit qu’en cas de rupture. C’est pourquoi elle est la première sacrifiée dans les arbitrages budgétaires, et pourquoi elle doit être inscrite noir sur blanc plutôt qu’espérée.