Vous posez une question de méthode, et elle est légitime : on ne peut pas décider sereinement sur un sujet que l’on refuse de regarder en face. Mais pour bien la traiter, il faut d’abord distinguer ce qui manque vraiment de ce qui existe déjà.
Les statistiques ne sont pas absentes. Le service statistique du ministère de l’Intérieur publie chaque année la part des étrangers parmi les personnes mises en cause. En 2024, ils représentaient environ 8 % de la population, mais 38 % des personnes mises en cause pour cambriolage, 30 % pour vol violent sans arme, 20 % pour coups et blessures volontaires et 18 % pour homicide. La surreprésentation est donc documentée et publique. Ce que la loi interdit, depuis une décision du Conseil constitutionnel de 2007, ce sont les catégories raciales ou ethniques. Elle n’interdit pas d’étudier la nationalité, le pays de naissance ou celui des parents : l’Insee et l’Ined le font dans leurs enquêtes.
Le vrai manque est ailleurs. Les chiffres s’arrêtent au niveau national : le ministère reconnaît lui-même qu’il n’existe pas de données fiables par département ou par commune. Ils ne distinguent pas la situation administrative des personnes : résident installé depuis vingt ans, demandeur d’asile, personne en situation irrégulière ou simple visiteur. Ils ne tiennent pas compte de l’âge et du sexe, alors que la délinquance est d’abord le fait d’hommes jeunes. Enfin, ils portent sur les personnes mises en cause par la police, qui ne sont pas toutes condamnées, et ils ne sont pas reliés aux décisions de justice. Sans ces éléments, chacun lit le même chiffre comme il l’entend, ce qui nourrit exactement la confusion que vous décrivez.
Sur la recherche, le débat existe, même s’il est vif. Dès 2010, le sociologue Hugues Lagrange, chercheur au CNRS, soutenait que les difficultés de certains jeunes ne s’expliquaient pas seulement par la pauvreté, mais aussi par des facteurs familiaux et culturels. Son livre a provoqué une vive controverse, ce qui montre à la fois que ces hypothèses peuvent être formulées et qu’elles restent mal accueillies. Une recherche sérieuse doit pouvoir tester toutes les explications, y compris celles qui dérangent, à condition de le faire avec des données et des méthodes vérifiables.
Sur les victimes, un réseau non partisan existe : France Victimes, qui regroupe environ 130 associations mandatées par le ministère de la Justice et accessibles gratuitement au 116 006, quelle que soit l’identité de l’auteur. En revanche, il est exact qu’on étudie peu la façon dont les victimes vivent durablement ce qu’elles ont subi : peur, repli, perte de confiance dans les institutions.
Je propose quatre mesures.
D’abord, publier chaque année un document unique, produit par la statistique publique et non par un ministre : délinquance par nationalité et par situation administrative, à âge et sexe comparables, en reliant les mises en cause aux condamnations, au niveau national et départemental.
Ensuite, ouvrir ces données aux chercheurs dans un cadre sécurisé, et financer la recherche par des appels à projets aux jurys pluralistes, qui acceptent toutes les hypothèses dès lors que la méthode est solide.
Troisième point, enrichir l’enquête nationale sur les victimes d’un volet consacré aux conséquences à long terme : sentiment d’insécurité, changements de comportement, confiance dans la police et la justice, et perception que la victime a de son agresseur. C’est ainsi que l’on saura si le vécu diffère selon les situations, au lieu de le supposer ou de le nier.
Enfin, renforcer l’accompagnement existant, en le faisant connaître et en garantissant un suivi psychologique à toute victime de violence qui le demande.
Le point essentiel est celui que vous soulevez à la fin : faire le tri entre les notions. Constater un fait n’est pas essentialiser, et l’expliquer n’est pas l’excuser. Le refus de compter laisse le terrain aux simplifications ; les chiffres complets, publiés par des institutions indépendantes, sont le meilleur antidote à la fois au déni et à l’instrumentalisation.