RUPTURE 2 : L'AGRICULTURE : FAIRE PAYER LA QUALITÉ
Le piège actuel
On impose aux agriculteurs français des normes supérieures à celles de leurs voisins, puis on suspend ces normes par dérogation quand les filières perdent en compétitivité. Résultat : l'agriculteur supporte le coût de l'exigence sans jamais en toucher la prime, et le consommateur ne sait plus ce qu'il achète.
Il faut retourner la question. Quand on interdit un pesticide, c'est une décision de salubrité publique : il s'agit de protéger des vies. La bonne réponse agricole n'est pas de dénoncer la concurrence déloyale, c'est d'accompagner et de vendre la propreté. Le noyer hors marché ? La betterave sans néonicotinoïdes ? Le maïs sans résidus ? Tant mieux : ce sont demain des produits premium.
Cahier de doléances · Agriculture
Problème n° 3608
2 solutions proposées
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Le renversement : nos contraintes sont notre produit
Il existe un marché mondial du « manger sain », sans cocktail de pesticides ni perturbateurs endocriniens, et il est en croissance. Les betteraviers et les noisetiers français produisent déjà plus proprement que leurs concurrents européens. C'est exactement ce que ce marché paie le plus cher, sauf que personne ne le leur fait payer.
Faisons de l'agriculture française la première agriculture saine au monde, et targuons-nous d'avoir été les premiers.
Les trois décisions
1. Un label public « Origine France / sans résidus », fondé sur la mesure, pas sur la méthode. Les labels existants certifient une pratique déclarée ; celui-ci certifierait un résultat analytique au produit fini, contrôlé et publié en accès libre.
C'est la seule chose qu'un consommateur comprend et qu'un importateur ne peut pas contourner par un dossier. C'est le luxe appliqué à l'assiette : la France sait vendre un sac à prix fixé hors marché, elle saura vendre une alimentation premium sur le même modèle.
2. La réciprocité par la norme sanitaire, pas par le droit de douane. Le tarif douanier est une compétence communautaire ; une exigence sanitaire applicable identiquement à tout produit mis sur le marché français, local ou importé, l'est beaucoup moins. C'est le levier juridique le plus solide dont dispose la France seule, et il n'a jamais été utilisé sérieusement. Ceux qui veulent entrer sur notre marché sans nos exigences sanitaires en supportent la norme.
3. Un contrat de transition à revenu garanti sur trois à quatre ans. L'État garantit à l'agriculteur qui convertit le revenu moyen de ses dernières campagnes ; la prime de marché du label prend ensuite le relais. Coût de transition borné, pas subvention perpétuelle.
Et un ordre de priorité économique explicite : l'indépendance alimentaire d'abord, avec des prix accessibles et garantis pour les ménages français, classes moyennes et modestes, puis l'export à prix fixés par nous, hors marché mondial, comme tout produit de luxe.
Ce que coûte la transition : l'ordre de grandeur, sur le cas betteravier
La filière betteravière est le meilleur cas d'école, parce que c'est celle au nom de laquelle on a rouvert l'acétamipride. Les chiffres publics disponibles donnent ceci :
Conventionnel Biologique Rendement 85 à 91 t/ha (moyenne olympique ~83) 40 à 45 t/ha Prix betterave 30 à 35 €/t (2025-2026) ~80 €/t Produit brut indicatif ~2 800 €/ha ~3 400 €/ha
Le résultat est contre-intuitif et il change le débat : aux prix du sucre de 2025-2026, le produit brut à l'hectare d'une betterave propre est supérieur à celui d'une betterave conventionnelle. Le prix mondial du sucre est passé de plus de 1 000 €/t en 2022-2023 à environ 400 €/t fin 2025 ; la betterave conventionnelle est payée 30 à 35 €/t contre 50 €/t deux ans plus tôt. Ce n'est pas le pesticide qui sauve le revenu betteravier, c'est le prix, et le prix s'effondre.
L'obstacle réel est ailleurs, et il est double :
• le coût du désherbage manuel, principal surcoût de la conduite sans chimie ;
• l'absence de débouché : seuls 0,3 % des surfaces betteravières françaises sont conduites en bio (1 200 ha sur 412 000), et Cristal Union a réduit ses surfaces bio de 1 700 à 1 200 ha pour éviter une surproduction qui effondrerait son propre marché.
Ces deux obstacles sont exactement ceux qu'un label public et un prix garanti suppriment.
L'ordre de grandeur de la garantie : sur les ~396 000 hectares de betterave semés en France, une garantie couvrant un différentiel de l'ordre de 500 €/ha représente environ 200 M€ par an, soit de l'ordre de 600 M€ sur trois ans pour convertir la filière entière. À comparer aux dizaines de milliards d'euros d'aides publiques versées chaque année à l'agriculture française sans contrepartie de résultat.
Autrement dit : le coût de la transition d'une filière tout entière est inférieur à ce que l'État dépense en arbitrages d'urgence pour la maintenir en l'état. Le chiffrage définitif, filière par filière, relève d'une expertise agro-économique, mais l'ordre de grandeur suffit à établir que l'obstacle n'est pas budgétaire. Il est politique.
La méthode : avec la FNSEA, pas contre elle
Un syndicat majoritaire dont on garantit le revenu des adhérents pendant la bascule n'a plus de raison structurelle de s'y opposer. C'est toute la différence entre une réforme annoncée et une réforme appliquée. Les gouvernements successifs ont préféré l'affrontement symbolique : il n'a produit aucun résultat, dans aucun sens.
Le bien-être animal : un chantier mûr, à animer avec Périco Légasse
Ce volet appelle une compétence gastronomique et culturelle autant qu'agricole. Périco Légasse serait légitime pour en animer la réflexion.
Rapprocher l'abattage de l'élevage : c'est déjà
Je partage le constat, mais je ne crois pas que la solution soit de faire de notre agriculture un marché « premium » réservé à ceux qui peuvent se le permettre.
Le vrai problème, c’est l’incohérence de nos politiques commerciales. On impose des normes à nos agriculteurs, tout en les mettant en concurrence avec des producteurs étrangers qui n’ont pas à respecter les mêmes exigences. Et quand nos agriculteurs ne sont plus compétitifs, on leur propose des dérogations !
La solution me paraît pourtant assez simple : ce qu’on interdit de produire chez nous, on doit aussi interdire de l’importer. Mêmes règles pour tous, y compris sur les méthodes de production, et contrôles aux frontières.
Ensuite, il faut avoir un discours honnête avec les citoyens : oui, une agriculture plus exigeante peut signifier des produits plus chers. Mais elle peut aussi mieux protéger notre santé, notre environnement et notre souveraineté alimentaire. C’est un choix de société qui doit être expliqué et assumé démocratiquement.
On ne peut pas demander à nos agriculteurs d’être exemplaires tout en demandant à nos consommateurs d’acheter au moins cher, quelle qu’en soit la provenance.
La souveraineté, c’est aussi avoir le droit de fixer nos exigences sans se faire imposer celles du moins-disant mondial.
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