Vous mettez le doigt sur la vraie question, même si elle est rarement posée ainsi : notre protection sociale repose d’abord sur des cotisations prélevées sur les salaires. Si demain l’on produit davantage avec moins de travail humain, c’est la base même de son financement qui se rétrécit. La fiscalité n’est donc pas un sujet technique à côté de l’IA. C’est le cœur du problème.
Encore faut-il partir des faits plutôt que des peurs. En mai 2025, l’Organisation internationale du travail a estimé qu’un emploi sur quatre dans le monde, et un sur trois dans les pays riches, est exposé à l’IA générative. Mais sa conclusion est nette : la transformation des métiers est bien plus probable que leur disparition. Le défi des dix prochaines années est moins le chômage de masse que l’adaptation de millions de salariés à des tâches qui changent.
Sur les retraites, je partage votre refus de faire du recul de l’âge la seule réponse. La suspension votée fin 2025 gèle l’âge légal pour les générations 1964 à 1968, mais seulement jusqu’en janvier 2028 : sans nouvelle loi, le calendrier de 2023 reprendra ensuite. Le sujet va donc revenir très vite. Je propose de ne pas toucher à l’âge légal sans un mandat clair des Français sur ce point, mais aussi de dire la vérité : le déséquilibre démographique ne disparaîtra pas tout seul. Il faut le financer autrement, en reconnaissant réellement la pénibilité, pour que ceux dont le corps s’use partent plus tôt, et en ouvrant un complément de retraite par capitalisation, facultatif, géré par un fonds public et strictement encadré, à côté de la répartition, qui reste le socle.
Sur la fiscalité, quatre pistes concrètes.
D’abord, élargir la base de financement de la protection sociale. Taxer les robots ou l’IA en tant que tels serait une fausse bonne idée : personne ne sait les définir, et l’on pénaliserait l’investissement dont nos PME ont besoin. En revanche, il faut faire progressivement reposer une part plus importante du financement sur l’ensemble des revenus, y compris ceux du capital, et moins sur le seul travail. Si l’IA crée de la richesse avec moins de salariés, cette richesse doit contribuer.
Ensuite, sortir de la trappe à bas salaires. Aujourd’hui, augmenter un salarié au-dessus du SMIC coûte très cher à l’employeur pour un gain net faible pour le salarié. Le rapport remis au gouvernement en 2024 par les économistes Antoine Bozio et Étienne Wasmer propose de réorganiser les allègements de cotisations, à budget constant, pour rendre ces augmentations possibles. Il faut l’appliquer tel quel. C’est la réponse la plus directe à votre souhait que les entreprises paient mieux.
Troisième piste, tenir les promesses faites aux entreprises. La suppression de la CVAE, un impôt payé que l’entreprise gagne de l’argent ou non, a été reportée à 2030. Il ne doit plus y avoir de nouveau report : la stabilité des règles compte autant pour une PME que leur niveau.
Enfin, simplifier en faisant le ménage. La France compte plus de 460 niches fiscales, dont plusieurs dizaines ne sont même pas chiffrées. Chacune devrait être limitée à trois ans et ne survivre qu’après une évaluation publique. Cela dégage des marges sans augmenter les taux, et rend le système lisible pour ceux qui n’ont pas de fiscaliste.
Restent le temps de travail et la formation. Si les tâches changent, la formation tout au long de la vie devient la vraie politique de l’emploi. Il faut financer les formations sur leurs résultats, retour à l’emploi et progression salariale, et non sur leur simple existence.
Vous avez raison, tout est lié. C’est pourquoi aucune de ces pistes ne vaut sans chiffrage : la pire réponse à votre question serait de promettre moins d’impôts à tout le monde sans dire qui paiera.